DES BIOLOGISTES anglais confirment ce que les mycologues et les amateurs constatent depuis plusieurs années en France. Le ré-chauffement est en train de modifier la pousse des
champignons. L’étude des inventaires mycologiques réalisés dans le sud de l’Angleterre montre, en effet, un allongement significatif de la période de
fructification.“Dans les années 1950, elle s’étalait en moyenne sur un peu plus de trente-trois jours mais elle a doublé au cours de la dernière décennie,
dépassant soi-xante-quatorze jours”
, précisent Alan-Christopher Gange, de l’université de Londres, et son équipe (Science, 6 avril 2007).

Les Britanniques sont quasiment les seuls en Europe à pouvoir produire des informations aussi détaillées sur les changements qui se produisent actuellement dans
l’environnement, qu’ils soient dus au réchauffement, à l’agriculture intensive ou à l’urbanisation. En effet, ils ont mis en place depuis plusieurs décennies des
réseaux d’observatoires qui leur donnent une bonne image de l’évolution des populations (oiseaux, papillons, insectes,etc.). Pour cette étude, par exemple, les biologistes
anglais ont disposé de 52000 inventaires de fructifications d’espèces de champignons réalisés en 1400 placettes, de 1950 à nos jours.

Les scientifiques anglais ont corrélé cette mine d’informations avec les températures et les précipitations enregistrées au cours de cette période. Ils
ont pu ainsi constater que l’augmentation des températures enregistrée dans le sud de l’An-gleterre a provoqué une avancée des dates de fructification des
espèces qui apparaissent généralement au mois d’août ( 8,6 jours tous les dix ans).

De même, l’augmentation des pluies automnales et des températures d’arrière-saison s’est accompagnée d’un recul des dates de fructification des espèces les
plus tardives ( 7,5 jours tous les dix ans). On appelle le “fruit” du champignon l’organe formé du pied et du chapeau. C’est la partie émergée de l’iceberg, puisque le sol
contient les mycéliums (la partie végétative) de milliers d’espéces qui ne fructifient pas toujours.

Ces changements sont beaucoup plus importants que tout ce qui a été observé jusqu’alors dans le règne animal et végétal. Ils ne concernent toutefois
que les champignons des forêts de feuillus, et pas ceux des forêts de conifères. Dans les premières, les deux grandes catégories de champignons sont
touchées: ceux vivant directement en symbiose avec les arbres (les mycorhizes) comme les cèpes ou les girolles et ceux qui décomposent les litières (les
saprophytes).

“Tout change très rapidement”, souligne Jean Garbaye, microbiologiste à l’Inra (Nancy). Ce qui se passe chez les champignons est lié aux changements intervenus chez
les arbres qui poussent aujourd’hui plus vite en raison de l’augmentation du CO2 et des températures. “Plusieurs espèces fructifient deux fois dans l’année”, avance
même Alan-Christopher Gange. Une partie des champignons profite du surplus de sève des arbres, les autres des masses supplémentaires de feuilles tombées au sol.
“Le mycélium des champignons doit étre encore actif à la fin de l’hiver et se réveiller dès le printemps!, relévent les chercheurs anglais.
L’étude anglaise correspond à certaines constatations empiriques des mycologues français. “Mais il faut étre prudent et ne pas extrapoler trop vite”, estime
Régis Courtecuisse, président de la Société mycologique de France et professeur à la faculté des sciences pharmaceutiques et biologiques de
Lille.

“Blanc de production” estival

“Dans les forêts du Sud-Ouest et d’Île-de-France, par exemple, les sécheresses estivales ont au contraire tendance à diminuer les fructifications de
champignons”
. Comme dans le sud de l’Angleterre, on assiste à une augmentation des périodes de fructification, mais celle-ci serait associée à “un blanc de
production”
à la fin de l’été en raison de sécheresses localisées. Pas d’augmentation de production donc, mais un décalage vers la fin de
saison.

“Les conséquences potentielles de ces changements sur le fonctionnement des écosystèmes forestiers sont très importantes, soulinge Jean-Luc Dupouey, botaniste
à l’Inra (Nancy). Les champignons sont à l’oeuvre dans de nombreuses fonctions.” Une chose est néanmoins déjà certaine. Dans le cadre de l’inventaire
mycologique national qui a été entrepris depuis une quinzaine d’années, les sociétés mycologiques ont relevé une remontée vers le nord des
espèces méridionales. C’est ainsi qu’Oudemansiella me-diterranea, une espèce dunaire d’origine méditerranéenne apparue dans le Pas-de-Calais il y a
deux ans, s’y trouve maintenant bien implantée dans plusieurs stations.

Yves Miserey

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